Pour toujours et toujours

Vernissage 13 juin 2025 | 18h
Exposition solo du 13 au 28 juin 2025 à Glassbox Sud
13 Rue de Belfort, 34000 Montpellier
C’est souvent par petits bouts que Myriam Jacob-Allard envi-sage la mécanique du récit. Par morceaux de gens, de choses et de gestes qui dessinent en creux des contre-narrations de ce qui a été dit et de ce qu’il reste à faire. Des histoires de familles drôles et tristes, des fragments mimés, isolés, répétés ou superposés bref, des bricolages.
Parlons de ces creux justement : ce bleu et ce noir qui éloignent et consignent les petits morceaux, tantôt disposés sur une grille fictive, tantôt agencés dans des scénarii. Ces derniers pourraient être des « en cas de cinéma », notes de bas de pages jalonnant L’Amant de la Chine du Nord de Margueritte Duras, qui avait décidé de réécrire son roman suite à la déception qu’avait suscité chez elle l’adaptation en film par Jean-Jacques Annaud, trop esthétisante, trop éloignée de ce qu’elle a vécu et retenu. Chez Marguerite et Myriam, le remake du remake est autant le symptôme d’un perfectionnisme obsessionnel qu’un aveu d’échec : celui de l’impossibilité de raconter pleinement et justement ce qui s’est passé, et la nécessité de se replonger sans cesse dans l’énoncé. Il faut dire aussi que Duras – et peut être Jacob-Allard – est une menteuse : elle affabule, réécrit, se contredit, souvent, c’est sans doute ce qui fait l’intérêt de son écriture.
Les « en cas de cinéma » de Myriam Jacob-Allard sont des reconstitutions d’extraits glanés dans des films de vampires. Ils sont incarnés par les femmes qui composent la famille de l’artiste. Mère, sœur, nièce : autant de protagonistes choisies au sein d’une communauté imposée, autant de menaces pour une structure narrative et symbolique : la famille nucléaire, patriarcale et occidentale, son obsession de l’héritage, son désir mortifère d’éternité. Dans les films de Myriam, il n’y a plus de pères, il n’y a plus d’hommes tout court. Plus de prédateurs ni de proies. L’immortalité devient une question de transmission et non plus de contamination, un projet collectif sur fond noir.
Et puis il y a le bleu : une vaine tentative d’organiser en lignes de fuites les souvenirs collectés d’une famille de la classe moyenne d’Abitibi-Témiscamingue. Une entreprise à pansements et à facsimilés, un inventaire à bibelots mi absurde, mi glauque, un texte à trou. Ces actions de singer, découper, puis recomposer sont sûrement des maladresses : c’est-à-dire la conscience qu’il est impossible de faire revenir ce qui est parti, c’est à dire aussi la conviction que ça vaut quand même la peine d’essayer.
Annie Ernaux dit que ce qui compte dans l’écriture, la sienne, c’est de « descendre au fond de la réalité, d’atteindre ce réel si difficile à atteindre, redescendre dans le temps, redescendre dans le noir ». Au-delà de la pulsion scopique qu’exerce l’étalage domestique des sculptures animées de Myriam, son travail plastique s’inscrit lui aussi dans un mouvement, un va-et-vient entre ce qui a été et ce qu’il reste.
Pour toujours et toujours, ça ne veut pas dire grand-chose dans la langue que je partage avec Myriam. C’est une traduction maladroite, ou peut-être un dilemme : celui de faire vivre ou laisser mourir. — Ugo Ballara